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Le souffle nous manque

La liste est longue des catastrophes annoncées dans le monde contemporain, post-moderne pour reprendre une terminologie entendue. La liste est longue des inquiétudes concernant l’état de crise du champ qui est le notre – sorte d’aquarium de notre société, tant nous pouvons y observer en modèle réduit, c’est à dire grossissant, le malaise qui affecte le champ psychiatrique.

Les états généraux de la psychiatrie en 2003 avaient très habilement décrit le malaise : manque de moyen, protocolarisation des offres de soin, psychisme confondu avec cerveau, guérison à moindre frais, réponse médicamenteuse abusive, dénie de la folie au profit de politiques hygiénistes, disparition du travail institutionnel, recule inquiétant de l’approche psychanalytique, formation au personnel effectuée presque exclusivement par les laboratoires pharmaceutiques, « externement » abusif, pénurie de chercheur en psychiatrie, empirisme ravageant des méthodologies DSM[1] , ravalement du sujet ….

Les états généraux sorte de camp retranché, qui nous font espérer le temps d’un clique de souris que la psychiatrie pense, mais dont personne ne parle dans nos miséreux service de banlieue ou de province. Mais parlons-nous ? Ne serait-il pas plus approprié de parler d’agitation ? Nous-nous agitons. Si vous êtes adepte du « footing » vous savez sans doute combien il est difficile de parler en courrant, le souffle nous manque !

La dénonciation de cette agitation et de tous ces méfaits n’a t-elle pas fait son temps ? Nous savons que la psychiatrie s’est constituée au service d’une idéologie disciplinaire[2], laquelle idéologie, profondément individualiste en tant qu’elle distribue de la case, (malades mentaux, délinquants, médicaux-légaux, toxicomanes, schizophrènes[3], psychopathes…), en tant qu’elle distribue de l’individu, distribue de l’étranger radical. Constituer l’autre comme étranger radical met de fait, à l’abri de toute rencontre ? En distribuant de la case c’est à dire de l’individu, la procédure constitue l’autre comme étranger radical, comme « tout autre » et dans cette opération exclut le commun qui pourrait autoriser une rencontre. Dans un tel dispositif, il n’y a pas à s’étonner, ni s’offusquer qu’une parole soit difficile. Lorsque l’on s’adresse à un « toxicomane » en lieu et place de s’adresser à un homme, comment peut-on espérer une rencontre, un lien ?

Comment ne pas comprendre l’engouement de certains professionnels pour les méthodologies et les protocoles qui leur sont distribués ? Lorsqu’avec l’autre, la langue commune est épuisée, nous n’avons pas d’autre choix que de nous précipiter sur notre dictionnaire, pour tenter d’ânonner quelques mots qui n’ont aucun sens pour nous, mais qui peuvent donner l’illusion d’avoir rompu un silence assourdissant.

Passé le temps de la dénonciation, parce que nous savons que la psychiatrie participe de l’idéologie disciplinaire, nous avons à en prendre acte. Prendre acte ça veut dire quoi ? Peut-être au moins savoir où nous avons mis les pieds, ainsi le plus étonnant n’est peut-être pas le recul de la psychanalyse en ces lieux, mais qu’elle y soit un jour entrée.

Et pour ceux qui s’intéresse à l’histoire de la psychiatrie, nous savons qu’elle y est entrée dans un contexte bien particulier, soit dans un moment où un certain traitement de l’autre avait fait horreur, soit dans un moment où nous avons entrevu jusqu’où l’érection de l’autre en étranger radical avait pu nous mener, soit dans un temps où était mis à nu de la manière la plus radicale qui soit ce que peut comporter de violence notre rapport à l’autre, et où de ce fait nous avions à réinventer du lien, afin de nous protéger de l’horreur de ce qui avait été ainsi dévoilé.

La psychanalyse est entrée à l’hôpital parce que les médecins psychiatres ont eu la trouille, de quoi ont-il eu la trouille, sinon de leur propre violence à l’égard de l’homme fou, ils sont allés pour certains jusqu’à se poser la question de savoir s’il n’était pas rien moins que des gardiens de camps. Tout le courrant de la psychothérapie institutionnel a vu le jour à partir de cette trouille là. La psychanalyse a été alors utilisée et bien souvent détournée pour réinventer un nouvel ordre social à l’intérieur de l’hôpital, un ordre social plus acceptable. Les ateliers de sociothérapie, les groupes de paroles, d’art-thérapie… ont vu le jour dans ce contexte là. Tous les dispositifs avec lesquels nous travaillons encore aujourd’hui sont nés pour fuir cette menace là. Il est alors plus aisé de comprendre comment 60 ans plus tard, nous en sommes arrivés à dénoncer des « externements abusifs ».

L’hôpital ne peut plus être un lieu de vie, ni même un lieu d’accueil tant il est pollué d’une culpabilité impossible à éteindre, parce que sans rien vouloir en savoir les psychiatres ne sont toujours pas sûres, de ne pas être des gardiens de camp. Ainsi lorsqu’un patient franchi la porte de l’hôpital, la première question qui se pose est : quand va t-il sortir ? Et ce n’est que sous la contrainte de ses passages à l’actes répétées que nous pouvons faire accueil à l’autre, et que dans un « Il l’aura bien mérité », nous l’envoyons la mort dans l’âme dans un de ces pavillons de « chronique » ultime témoignage – qu’il faut à tout prix garder visible, pour ne pas nous donner la peine de l’élaborer – de ce que la psychiatrie serait parente des camps. Pavillon dans lesquels des hommes et des femmes passent une vie entière parfois, mais à qui l’on refuse de nommer « lieu de vie », ces murs qui pourtant sont les leurs, tant l’ombre des camps planent.

Si de sa filiation disciplinaire la psychiatrie a toujours peiné à être un lieu de parole, aujourd’hui parce qu’elle est hanté par une ombre qu’elle ne veut pas lâcher, elle peine de surcroît à faire asile.

Comment continuer alors à s’indigner où s’étonner de ce que la psychiatrie s’engouffre dans tout ce qui lui est proposé de protocoles, de méthodes, de grilles d’évaluation… dans tout ce qui lui permet de l’empêcher de penser, de l’empêcher de parler, de l’empêcher de désirer, tant elle s’asphyxie de la boue infamante dans laquelle elle pense avoir vu le jour, boue de la discipline, boue de la folie, boue des camps qui lui fait horreur mais que pourtant elle ne veut pas lâcher.

Alors il n’y a pas à s’indigner, nous l’avons vu l’indignation ne mène pas bien loin, mais à prendre acte, c’est à dire à entendre, c’est à dire à parler. Qu’est-ce que prendre la parole veut dire ?

Parce qu’il est une chose à noter, si la difficulté d’entendre la parole d’un patient dans ces lieux, n’est plus à démontrer – en tout cas cette question a déjà été largement commenté – est sans doute moins travaillé la difficulté de parole du personnel soignant, et ce à tous les échelons de la hiérarchie. Et ajoutons que cette difficulté, n’est en aucun cas contenu, dans un rapport de pouvoir, infirmiers/médecins par exemple, mais dans un souci disons « névrotique » de ne pas s’engager, de ne pas se risquer, et ceci que l’on soit médecin ou infirmier, mais aussi psychologue ou psychomotricien.

De s’être saisi avec autant de ferveur des protocoles, des grilles d’évaluations, des méthodologies DSM… les professionnels de la psychiatrie se sont eux mêmes coupés de leur propre parole. L’économie du lien ainsi réalisé, ces professionnels la paye de leur propre asphyxie. Prisonnier de méthodologies rigides, toute confiance dans leur parole s’est dissoute.

C’est dans ce contexte que nous avons accepté la proposition qui nous a été faite, de prendre la parole lors de la « journée qualité » organisée au sein de l’hôpital, et dont le thème portait sur « l’évaluation des pratiques professionnels ». Si l’organisation de telles journées, s’explique dans la volonté d’une administration de présenter sous son meilleur jour la mise en place d’une évaluation que les professionnels ne voient pas d’un très bon œil. Il n’en reste pas moins que parmi les organisateur d’une telle journée quelqu’un a eu l’idée de solliciter une réflexion concernant cette évaluation. C’est tout à fait ce que nous appelons prendre la parole, cette personne dans son soucis de proposer un autre discours, s’est adressé à nous. Son acte est un équivalent de parole. Il nous restait la délicate entreprise d’intervenir, de dire, sans nous engouffrer dans de la contestation, parce que le discours contre est toujours un discours qui parle la langue de l’autre. Cette intervention nous allons tenter de vous en transmettre la couleur afin que nous puissions en commenter non pas seulement la teneur mais surtout les effets.

Notre intervention a développé plusieurs points :

 

– Prendre acte que nous avions entendu des peurs de la part des professionnels face à ce projet d’évaluation des pratiques professionnelles.

– Poser la question de la clinique, qu’est ce qu’un clinicien ? Un clinicien c’est quelqu’un qui est dans le lien.

– Le lien s’évalue-t-il ? Peut-on évaluer du lien ?

– Où en sommes-nous de notre désir de travailler avec les fous ?

– Peut-on définir du soin dans un protocole en ignorant ce qu’il en est de l’affect, en ignorant ce qu’il en est de notre lien, non pas aux patients, mais à ce patient là en particulier ?

– Peut-on envisager la clinique, sans envisager la question du désir du clinicien ? Désir qui ne peut sans doute pas s’évaluer, mais qui peut se travailler. Parce que les demandes que nous adressent les patients ne se referment sur aucun objet, nous avons à chaque fois à travailler la rencontre avec un patient, afin de pouvoir entendre ce qu’il demande au-delà de ce qui se formule.

– Comment entendre que nos patients demandent autre chose que ce qu’ils réclament ?

– L’Homme est-il un être de besoin ?

– Comment entendre les demandes qui nous sont adressées, si nous ne pouvons engager notre désir auprès de ceux que nous rencontrons dans notre travail de clinicien ?

– Comment prendre en compte cette question indépassable qui est que nous sommes partie prenante dans les soins que nous donnons aux patients ? Nous n’avons pas à en avoir peur, mais nous donner le temps de nous écouter penser, ressentir, être troublé, agacé.

– Comment ne pas oublier que nous sommes le dernier refuge ? L’hôpital psychiatrique est le dernier refuge que nos institutions proposent à ceux pour qui la souffrance voisine avec l’intolérable. Intolérable que nous-nous prenons dans la figure chaque jour. Comment pouvons-nous avoir la vanité de penser en sortir indemne ?

– Comment continuer à penser que lorsque nous parlons d’un patient, c’est seulement de lui dont nous parlons ? N’est-ce pas aussi de nous dont nous parlons à ce moment là ?

– Pouvons-nous, nous contenter de penser que tel patient va mal parce qu’il est fou ? La folie doit-elle être une raison suffisante pour nous empêcher de penser ?

– N’avons-nous pas à nous mettre au travail dans une réflexion sur nos pratiques ? Une réflexion qui ne vise pas la bonne manière de faire, qui ne vise pas la performance, mais qui n’ignore pas à quel point nous sommes nous aussi fragiles.

– N’est-il pas humainement impensable de se dégager des liens transférentiels qui nous unissent aux patients que nous accueillons ? N’est-il pas vital pour notre travail et pour le respect de ceux que nous accueillons, de prendre le temps d’un échange autour de nos pratiques ? Ces échanges ne visent pas l’élaboration d’une technique mais la mise au travail d’un lien, où la critique n’est pas ravalée au rang de l’erreur. Lorsqu’elle se soumet à l’autre la clinique ne rejoint jamais, ni l’erreur, ni la vérité.

Ce travail de la parole est un travail qui n’a pas de fin, continuer à échanger n’est-ce pas le minimum de respect que nous devons à ceux qui s’adresse à nous ? N’est-ce pas une manière de dire qu’on ne les prend pas pour des imbéciles, une manière de dire que l’on ne travaille pas avec un homme en le prenant pour un mort ?

Cette démarche-là, appelle-t-elle à évaluation ? Au mieux – mais c’est déjà beaucoup – n’appelle t-elle pas à un désir ? Désir de travail, désir de s’engager, d’y mettre de sa peau … N’est-ce pas sur ce désir là, que dans leurs incessantes demandes, nos patients nous interrogent, n’est-ce pas la seule chose que nous ayons à donner ?

 

Et si ce travail appel à un désir – comme chacun sait – tout en ne voulant rien en savoir – nous ne pouvons pas désirer à la place de l’autre.

Les effets produits par ce discours, nous on conduits à nous poser la question de savoir à quoi nous avions touché. Il y eu d’abord un silence incroyable pendant toute la durée de notre intervention, silence qui contrastait avec l’ambiance plus agitée du début de matinée lors de la présentation de différents protocoles et méthodologies de soin.

La très grande concentration de la salle était tout à fait perceptible. Mais surtout quelle ne fût pas notre surprise de nous apercevoir que nombres de personnes pleuraient. Pourquoi ces personnes pleuraient-elles, pourquoi cette concentration incroyable ?

Essayons une interprétation : nous avions proposé un discours vivant, qui légitimait enfin l’affect. Nous ne sommes pas sans savoir que le travail des équipes en psychiatrie est un travail affectivement éprouvant. Epreuve que les nombreux protocoles, les nombreuses méthodologies ne proposent pas d’entendre. Et non seulement ces protocoles ne peuvent être que sourds à la souffrance d’une équipe, d’un soignant, mais leur méthodologie condamne l’autre à refouler cette souffrance. D’une certaine manière ces méthodologies invitent les soignants à se taire. Ces protocoles portent en eux une injonction à se taire. A se taire, non seulement sur sa souffrance, mais aussi sur son désir. Se ne sont rien moins que des discours sans parole.

Les questions que ces personnels se posent et que les protocoles les plus sophistiqués peinent à étouffer tout à fait – car quand même c’est du Freud de la première heure, de savoir que l’on est jamais quitte de ce que nous refoulons – n’ont plus qu’à se transformer en angoisse, en peur et en violence, faute d’atteindre à la dignité de pouvoir être dite. Cette amertume ne conduit-elle pas alors au repli sur un objet réel ? Remplir des fiches informatique, ouvrir des portes, passer des commandes de repas, suivre à la lettre des protocoles, distribuer des médicaments… et se plaindre, se plaindre de tous ces petits objets que l’on ne peut plus lâcher sans angoisser mais qui chaque jour étouffe d’avantage de ne plus risquer son désir. Désir d’écouter, de parler avec ces patients hommes et ces femmes, nourris, lavés, observés mais que l’on ne peut plus entendre, tant l’illusion des méthodologies savantes, a réduit à la peur, dans sa déconfiture, toute une génération de personnel en psychiatrie.

L’engouement qui nous a toujours semblé un peu curieux de ces professionnels pour tous ces protocoles ne tient-il pas aussi à ce qui ravie toujours le névrosé, soit la possibilité de s’engouffrer dans une stratégie d’évitement par rapport au désir ?

N’est-ce pas de cette asphyxie enfin dévoilé dont témoignaient les larmes et l’émotion de tout une assemblé de soignants dont le désir, l’affecte et la souffrance était enfin légitimée. Un discours vivant avait enfin offert à l’autre, l’incroyable opportunité de sortir de son mortel ennuie.

Ainsi nous ne devons pas négliger les opportunités qui nous sont faites dans nos institutions de prendre la parole, si cette possibilité de parole est trop rare, notre expérience témoigne qu’elle est encore possible. Cette intervention dans cette possibilité dévoilée à donné envie à tout un collège de psychologue de proposer un colloque au sein de l’institution sur le thème «  clinique du sujet en psychiatrie. »

Parce que lorsque nous posons un acte, nous ne pouvons jamais prévoir – même dans les situations les plus fermées – quel destin lui sera réservé, n’avons-nous pas le devoir de ne pas céder ?

[1] Ponroy. A, DSM et 6,4,2. A propos de… « Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux » de l’American Psychiatric Association. Evolution psychiatrique 2004, n°69, P714-716.

[2] Foucault. M, Le pouvoir psychiatrique. Paris, Seuil/Gallimard, 2003.

[3]

Paru dans Le journal des psychologues 2006.

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