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A condition de pouvoir encore rêver

Avez-vous vu le dernier film d’Olivier Assayas « Après mai » ? Rapidement pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’y aller : Ce film, tel un conte, nous plonge au cœur de la jeunesse des années 70, au cœur d’une jeunesse persuadée de vivre et de participer à une époque révolutionnaire. A sa porte une liberté nouvelle, enivrante, dont il faut saisir l’urgence, l’urgence de se mobiliser avant qu’il ne soit trop tard avant que la porte ne se referme, mais à sa porte aussi, un désespoir nouveau.

Que s’est-il passé ? Comment d’un espoir formidable de libertés nouvelles sommes-nous passés en 30 ans à une société de plus en plus normative ? A quel moment notre liberté nouvelle nous a-t-elle affolée ? Au point de peiner à parler en notre nom au profit d’une gourmandise de plus en plus sévère pour des commandements de jouissance désincarnés et mortifères.

La psychiatrie – loin d’être le lieu isolé duquel se serait retiré toute forme de lien social –  nous enseigne au contraire de manière très resserrée à quel type de lien social et de subjectivité nous avons affaire dans la société dans son ensemble.

La protocolarisation des soins en psychiatrie dont nombre de soignants se plaignent se propage pourtant à une vitesse assourdissante. Ce qui pose problème avec le protocole ce n’est pas son contenu, c’est son principe même. Parce qu’à partir du moment où le protocole prescrit une conduite à tenir, il prescrit un effacement du sujet. Lequel sujet est appelé à disparaitre derrière la fonction qu’il doit occuper et dont les conduites pour tenir cette fonction sont scrupuleusement consignées dans un cahier des charges, laissant sur le bord de la route, le sujet, le professionnel, avec ses questions, ses idées, ses doutes, son enthousiasme, en bref son désir, et sans doute ironie du sort une bonne part de sa capacité de travailler.

Petite vignette institutionnelle : Nous étions dans le secrétariat d’un cmp lorsque très en colère de ce que la secrétaire ne retrouvait pas le dossier d’un patient, la psychiatre sort du secrétariat en criant : « Mais comment vais-je savoir pourquoi il vient si on ne retrouve pas son dossier » ?

Comment se fait-il que ce médecin ait perdu la possibilité de penser que si elle souhaite savoir pourquoi ce patient vient la voir, il suffit de lui demander ? Qu’est-ce qui fait que cette petite chose toute simple ne soit plus possible ?

Nous faisons l’hypothèse que cette femme est en colère parce qu’elle est en panique, elle a peur, elle a peur parce qu’elle a perdu la foi, elle ne peut plus croire ni en sa parole, ni en la parole de l’autre.

Ce qui est problématique avec ce système des protocoles n’est pas tant son contenu, (il est possible d’y trouver de bonnes idées) la question n’est là, ce qui est problématique c’est son principe même, en tant qu’il signe la perte de la foi et induit un type de subjectivité tout à fait déboussolée. Déboussolée de ne plus pouvoir prendre appui sur sa parole.

Qu’est-ce que serait une société sans la poésie, sans l’art ? Parce que c’est de cela dont il s’agit, comment entendre Kant lorsqu’il dit que pour concevoir le réel sublime de l’océan il ne faut pas le regarder comme un météorologue mais comme un poète.

Si un artiste ne peut pas se passer de technique pour exercer son art, jamais l’application d’une technique suffit à faire un artiste.

 

 

Serait-il possible que nous ayons perdu une part de notre parole au profit d’un gout un peu mortifère au commandement surmoïque ? Aurions-nous cédé une part de notre exigence à devenir, c’est-à-dire à vivre, pour un uniforme qui s’il n’est pas kaki, entame tout de même une part de notre subjectivité ?

Une clinique de l’institution n’est peut-être rien de plus qu’une clinique qui puisse se penser comme une clinique qui soit en mesure de faire accueil à la folie. Un « rien de plus » qui n’est pas une mince affaire pour ceux qui s’en font le support, mais qui est très certainement moins fatiguant que de tenter de faire taire la folie.

Nous sommes sans cesse en train de réinventer des protocoles qui ne marchent pas, dans l’illusion permanente que le prochain sera meilleur que le précédent. Parce qu’il y a cette chose curieuse qui est que d’hôpital psychiatrique nous sommes passés à établissement de santé mental, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de s’intéresser à la folie mais à son éradication. C’est un peu gênant, parce que dans cette opération passe à la trappe toute tentative d’élaboration d’un mode d’accueil qui fasse, non pas contre, mais avec la folie d’un sujet psychosé.

Il y a un paradoxe qui est que plus nous orientons nos pratiques vers des organisations protocolaires plus nous nous absentons de nos énoncés, or ce que réclame une clinique possible de la folie c’est une possibilité d’être là. « Pourtant seul un attachement de l’analyste, au sens d’une implication de sa présence, du réel de sa présence pouvait border l’abîme… Ni supposé, ni savoir, ni sujet, l’analyste est réduit à l’intéressement de son être. C’est ce «  j’y suis », non négativé, qu’il devra mettre en jeu dans la cure. « Etre », ici c’est dire ce qu’on pense ».[1]

Dans le creux de l’absence d’un dossier cette psychiatre savait que sa parole était convoquée, et c’est très précisément au lieu de sa parole qu’elle s’est absentée, absentée là où elle était attendue.

II Elaboration d’un savoir troué

Dire ce qu’on pense, qui n’est pas un dire de « Maître », mais « un dire issu « du vrai » du patient. »[2] A condition de courir le risque d’écouter et de tenter d’entendre ce qui chez l’autre se dit et d’y répondre, y répondre qui n’est pas donner son avis, mais être là.

Mais l’institution psychiatrique écartelée entre des politiques gestionnaires et des discours scientistes laisse le fou à sa porte, coincé entre un hôpital qui ne peut plus l’accueillir et un « extra-hospitalier » qui se propose en réponse à un manque d’accueil. Jamais nous ne pourrons penser une politique de secteur digne de ce nom tant qu’elle se définira à partir du manque d’accueil hospitalier. Dehors/dedans, la logique binaire est une logique folle. Ne serait-il pas plus décent de penser l’accueil en une possibilité de circulation entre différents lieux transférentiels à même de travailler la souffrance et l’histoire d’un sujet qui ne serait alors ni tantôt dedans ni tantôt dehors ne sachant jamais si c’est du dehors où du dedans qu’il est exclu. « Il manque à la psychose la permanence d’un espace fiable ».[3]

Nos institutions ne peuvent prétendre faire accueillent à la folie si elles perdent la mesure de ce que les professionnels qui y travaillent ont une parole. Y-t-il un travail clinique possible avec les hommes et les femmes que nous accueillons si nous ne prenons pas la mesure que nous avons en tant que soignant une place à tenir, c’est-à-dire une parole à prendre ?

Nous ne pouvons pas travailler avec le fou si nous ne retrouvons pas notre possibilité d’engagement. Si le traitement de la folie s’enlise dans le gestionnaire et le sécuritaire n’est-ce pas parce que notre parole s’est compactée, gelée, rigidifiée ? Une clinique de l’institution n’est pas une clinique du bien dire ou du bien pensé, du bien élaboré, c’est avant tout une clinique du risque et de l’engagement, de l’engagement de son désir. Penser le travail institutionnel est-ce autre chose que s’autoriser à prendre la parole ? S’autoriser à pouvoir encore rêver, imaginer, penser, dessiner, écrire …

Prendre la parole c’est aussi savoir que nous participons à ce qui se crée et s’écrit pour un patient, c’est-à-dire que nous sommes intégrés au processus d’écriture en cours. « Les cadres et les dispositifs institutionnels, et leurs histoires, créent des effets de transferts, des effets de mémoire et de fonction contenante. Ce sont des processus psychiques et des étayages qui sont au centre des dispositifs institutionnels. Et ces processus ne vivent et ne se relaient qu’à être étayés sur une culture médicale, psychanalytique et anthropologique, engagée. (D’où la nécessité de réunion d’élaboration des pratiques, réunions qui ne doivent pas nécessairement être animées par une présence surplombante et extérieure). »[4]

Ces réunions d’élaboration des pratiques sont opérantes en ceci que s’y dessine un savoir troué et qui divise. Parler de sa pratique est un exercice difficile et  engageant qui permet à celui qui s’y essaie de prendre la mesure qu’il est engagé dans ce qui s’opère avec les patients qu’il accueille, qu’il est engagé et qu’il ne peut pas faire l’économie de cet engagement, où ce qui s’y échange donne la mesure non pas d’un savoir mais d’un désir, seul point d’appui possible pour qu’une clinique s’invente, seul point d’appui possible à une parole juste.

Juste en ceci que c’est à une épreuve de destitution qu’est appelé celui qui parle, contraint de soutenir l’imprévisible de ce qui s’y écrit.

III Enthousiasme et espace de liberté

Si nous n’avons pas l’inconscience de penser qu’il n’y a pas des raisons de s’inquiéter alors même que l’histoire nous enseigne que l’homme est parfois capable de créer à grande échelle les conditions d’un impossible de la parole et du sujet, nous n’avons pas non plus le pessimisme de penser que nous allons être complètement broyés.

Une des issus possibles serait de ne pas nous concentrer sur ce qui se rigidifie mais sur les marges de manœuvre que nous avons. Marges de manœuvre qui ne sont pas à rechercher dans une politique contre les protocoles mais à côté des protocoles.

Nous avons encore les moyens de travailler, si nous avons à répondre à un certain nombre d’impératifs institutionnels, il est possible de jouer avec, c’est-à-dire de les rendre moins rigides qu’il n’y paraît.

Nous avons une responsabilité particulière, singulière, à tenter d’utiliser le mieux que nous pouvons les espaces de liberté qui sont les nôtres et à inviter ceux avec lesquels nous travaillons à inventer, innover dans ces espaces-là.

Peut-être faut-il de grands combats, des manifs, des pétitions… peut-être, mais toutes les manifs du monde ne servent à rien si au quotidien nous vivons dans la peur d’être écrasé par le protocole et en oublions les espaces de liberté que nous avons. Chaque fois que pour nous-même dans nos pratiques nous sommes inventifs, nous permettons qu’un discours d’invention, qu’un discours singulier puisse continuer à exister et c’est tout à fait contagieux.

Ce n’est pas le protocole qui pourrait nous tuer mais la peur que nous en avons, parce que non seulement cette peur nous empêche de continuer à inventer, mais pire que tout elle nous pousse à être encore plus rigide que ce qui nous est demandé.

Serait-il possible de faire confiance à l’enthousiasme qui parfois nous saisis ? Enthousiasme nécessaire à toute entreprise, « Un analyste qui ne connaitrait pas l’enthousiasme ne donnerait pas toutes ses chances à la psychanalyse. » (Lacan).

Enthousiasme autorisé par la traversé de la capture imaginaire, c’est-à-dire cette possibilité que nous avons de renoncer à la demande et de croire à notre désir. Afin que s’offre à nous cette possibilité de faire avec notre style.

 

[1]S. Rabinovitch, La folie du transfert, Erès, Ramonville saint-Agne, 2006, P.158.

[2] Idem, P.129.

[3] G. Dana, Quelle politique pour la folie, Stock, 2010, P.172.

[4] O. Douville, L’institution « has been » ? in Psychologie clinique n° 12, L’institution soignante.

Paru dans Soins Psychiatrie 2013.
Psychiatrie et lien social.

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